La Saint Chronique

le désespoir environnemental * 3

EJC flier Oct 16

le désespoir environnemental : 3e partie

Source : Joanna Macy, WORKING THROUGH ENVIRONMENTAL DESPAIR
in : Ecopsychology, Roszak, Gomes, & Kanner, eds., (Sierra Club 1995)

traduction ©Mains Tenant


(suite de l’article le désespoir environnemental * 2)

Opérer une percée à travers le désespoir

Nous avons besoin et de manière urgente de trouver de meilleurs moyens de faire face à cette peur et ce refoulement. Pouvons-nous soutenir notre regard sur les perspectives de l’holocauste écologique sans être paralysé par la peur ou la douleur ? Pouvons-nous reconnaître et vivre avec notre douleur pour le monde d’une manière qui affirme notre existence et libère notre pouvoir d’action ? J’ai été confrontée à ces questions quand voilà plusieurs années j’ai travaillé au mouvement citoyen qui s’efforcait de mettre fin à la contamination radioactive par les réacteurs nucléaires. Plus j’en apprenais sur l’ampleur du problème et ses conséquences biologiques, plus mon désespoir augmentait – un désespoir très difficile à exprimer à ma famille et à mes proches. Je me sentais comme la victime unique d’une maladie toute aussi unique, orpheline. Plus tard, j’ai appris que je n’étais pas du tout seule, que d’autres chacun à leur manière expérimentaient de la tristesse pour notre planète et ses habitants.

En Août 1978, à l’Université Notre-Dame, j’ai présidé un séminaire d’une semaine sur les questions de survie planétaire. Professeurs et administrateurs du Collège avaient préparé des exposés sur des thèmes allant de la crise de l’eau aux effets environnementaux de la technologie nucléaire. Au moment où nous nous sommes retrouvés, il me fallut du temps pour reconnaître que le sujet dont nous allions traiter était différent de tout autre, et qu’il touchait chacun d’entre nous d’une manière profondément personnelle. Je suggérai alors que nous présentions à l’auditoire en relatant un incident ou une image exprimant la façon dont le sujet nous touchait personnellement. Les brèves introductions qui suivirent furent puissantes, certains ayant abandonné toute posture professionnelle et parlant simplement et fortement de ce qu’ils voyaient ou ressentaient face à ce qui arrivait à leur monde ; de leurs enfants ; de leurs craintes et de leur découragement. Ce bref échange a transformé le séminaire. Il a changé notre façon de nous aborder entre nous et d’aborder le sujet. Il a déclenché de l’énergie et une attention réciproque. Les séances de travail se sont allongées, baignées d’hilarité et ponctuées de projets pour le futur. C’était en quelque sorte magique. Tard dans la nuit, après qu’un groupe se soit exprimé, un nom pour désigner cette magie a émergé : « le travail du désespoir ».

Tout comme le travail de deuil est un processus par lequel les personnes endeuillées débloquent les énergies engourdies en reconnaissant et en acceptant la perte d’un être cher, nous avons tous besoin de débloquer nos sentiments au sujet de notre planète menacée et la disparition possible de notre espèce. Si nous ne le faisons pas, notre pouvoir de réponse créative restera paralysé.

En martelant l’expression de «travail de désespoir », nous n’étions pas rhétoriques, nous progressions à tâtons dans l’espoir d’expliquer ce qui s’était passé. Nous savions que cela avait à voir avec une volonté de reconnaissance et d’expérience de la douleur, et que cette douleur pour notre monde, comme la douleur face à la perte d’un être cher, est une mesure thérapeutique. Nous savions également que cette journée sombre passée ensemble nous avait changés, nous liant d’une manière particulière, nous soulageant des faux-semblants et de la concurrence. Quelque chose comme l’amour avait eu lieu, une alchimie qui nous faisait nous sentir moins seuls et plus audacieux pour faire face aux défis à venir. C’est cet événement qui a mené au développement du « travail de désespoir » en groupe et de la diffusion dans de nombreux pays de ce que nous appelions alors les « ateliers du désespoir et de l’autonomisation ».

Au cours des années 1980, ils devinrent les « ateliers d’écologie profonde », en ce sens qu’ils aident les personnes à percevoir plus clairement, non seulement les crises écologiques auxquelles nous sommes confrontés, mais également la toile dynamique de la vie qui nous porte. Arne Naess, le philosophe norvégien à l’origine du terme « écologie profonde », a appelé à l’élaboration de formes de thérapie communautaire afin de guérir le rapport de notre société à la Terre. Ces ateliers peuvent être considérés comme de la « thérapie communautaire ».

Le travail de désespoir a proliféré sous une variété de noms et de formes, y compris les rituels populaires comme le Conseil de Tous les Etres, dans lequel le deuil collectif joue un rôle-clé. Surmontant l’évitement et l’engourdissement, ce travail psychologique et spirituel aiguise la prise de conscience de notre situation collective. Dans le même temps, il nous redonne un sentiment d’appartenance commune au corps vivant de la terre, en utilisant toute notre douleur pour la planète pour revitaliser nos connexions et de nos facultés. Avec un nombre croissant de collègues, j’ai conçu ces ateliers sur des années d’exploration de l’interface entre la croissance spirituelle et le changement social, sur des années d’adaptation des pratiques méditatives propres à rendre les gens autonomes en tant qu’agents de paix et de justice. Et ce sont encore les ateliers eux-mêmes qui m’ont appris bien plus que ce que j’aurais pu imaginer. Les milliers de personnes avec qui j’ai travaillé dans des sous-sols d’église, dans des centres communautaires ou des salles de classe m’ont révélé, d’une manière imprévue, la puissance, la grandeur et la beauté du cœur humain. Ils sont la preuve que la douleur pour notre monde touche chacun de nous et que cette douleur est enracinée dans le soin. Ils ont démontré que notre apathie apparente n’est qu’une crainte de ressentir et d’exprimer cette douleur et qu’une fois que celle-ci est reconnue et partagée, elle ouvre la voie à notre pouvoir/puissance.

Cinq principes de l’autonomisation (empowerment)
• Avoir des sentiments de douleur pour notre monde est naturel et sain
• La douleur n’est morbide que si elle est refusée
• L’information seule ne suffit pas
• Débloquer ses sentiments refoulés libère de l’énergie et éclaircit l’esprit
• Débloquer notre douleur pour le monde nous reconnecte avec la grande marche de la vie.

(mise à jour 8 janvier 2014)

Ces cinq principes qui éclairent la nature du travail de désespoir et énoncent les hypothèses, me sont apparus alors que je méditais sur les leçons apprises dans les ateliers.

Des sentiments de douleur pour notre monde sont naturels et sains
Face à de grandes souffrances et de menaces de catastrophes mondiales, il est normal de réagir par de l’angoisse, de la peur, de la colère, du chagrin et même de la culpabilité. Ces sentiments sont une mesure de notre humanité. Et ils sont sans doute ce que nous avons le plus en commun. Ces sentiments sont plus forts que ceux que ressentaient nos grands-parents ou n’importe quelle génération plus ancienne, pour la simple et bonne raison que nous savons que nous partageons la planète à cet instant. Nous sommes ensemble dans la douleur. Et cette douleur pour notre monde ne peut pas être réduite à une pathologie personnelle. Nous ressentons cela en plus de tout ce que nous vivons déjà : chagrins personnels, frustrations névroses. Ne pas faire l’expérience de cette douleur serait alors le signe d’une morale atrophiée ? Ce point est académique, car je n’ai encore rencontré personne qui soit à l’abri de cette douleur.
La douleur n’est morbide que si elle est refusée
C’est lorsque nous renions notre douleur pour le monde qu’elle devient dysfonctionnelle. Nous savons maintenant ce qu’il nous en coûte de la réprimer, que le prix se paie en engourdissement et en sentiments d’isolement et d’impuissance. Il est également à l’oeuvre dans les haines et les soupçons qui nous divisent. Car le désespoir refoulé cherche des boucs émissaires et se tourne en colère vers d’autres membres de la société. Il se retourne également en dépression et auto-destruction, en abus de drogue et en suicides. Nous avons tendance à craindre que si nous reconnaissons consciemment notre désespoir nous risquons d’y rester embourbés, impuissants. Mais le désespoir, comme toute émotion, est dynamique – une fois éprouvé, il coule à travers nous. Ce n’est que notre refus de le reconnaître et de le ressentir qui le maintient en place.
L’information seule ne suffit pas
Pour faire face à la détresse que nous éprouvons pour notre monde, nous avons besoin de bien plus que des données supplémentaires sur son sort. Recevoir des infos terrifiantes sur les effets de la pollution nucléaire ou sur la destruction de l’environnement peuvent nous conduire encore plus profondément dans le déni et le sentiment d’inutilité, à moins que nous ne réussissions à gérer les réactions que cela suscite en nous. Nous devons traiter ces informations sur le plan psychologique et émotionnel afin de répondre pleinement sur le plan cognitif. Nous savons déjà que nous sommes en danger. La question essentielle est donc : pouvons-nous nous dégager de la tâche de fournir une réponse ?
Débloquer les sentiments refoulés libère de l’énergie et éclaircit l’esprit
C’est la catharsis. Le refoulement coûte physiquement, mentalement et émotionnellement très cher, il draine le corps, émousse l’esprit et étouffe les réponses émotionnelles. Lorsqu’il remonte à la surface et est libéré, de l’énergie est également libérée ; la vie est mise clairement en perspective. Dans l’histoire, l’art, les rituels et le jeu ont toujours eu un rôle de catharsis, le même que joue actuellement la psychothérapie. Par ce processus, le système cognitif s’approprie les éléments de son expérience et en les intégrant gagne en tant en contrôle qu’en liberté.
Débloquer notre douleur pour le monde nous reconnecte avec la grande marche de la vie
Lorsque le matériel refoulé que nous débloquons se révèle être de la détresse pour notre monde, la catharsis se produit, ainsi qu’autre chose de plus que la catharsis. C’est parce que cette détresse reflète les préoccupations qui vont au-delà de nous-mêmes séparés, au-delà de nos besoins et de nos volontés individuels. C’est un témoignage de notre interdépendance. Par conséquent, comme nous expérimentons et traversons cette douleur, nous nous déplaçons jusqu’à sa source et atteignons la matrice sous-jacente de nos vies. Ce qui se passe alors est au-delà de la catharsis.

La distinction ici est importante. Présenter le travail de désespoir comme une simple question de catharsis suggérerait qu’après avoir possédé et partagé nos réactions à cette souffrance de masse et au danger qu’elle représente, nous pourrions nous purger de cette douleur pour le monde. Mais ceci n’est ni envisageable (possible) ni ne correspond à nos besoins, car chaque jour apporte son lot de raison de s’indigner et de souffrir. En reconnaissant notre faculté à souffrir pour le monde, nous nous ouvrons à des dimensions plus vastes de l’être. Là il y a encore de la douleur, mais il y a bien plus. Étonnamment, il y a même de la joie, alors que nous entrons dans la grande famille de notre appartenance commune – et il y a même une puissance nouvelle.

Pour comprendre pourquoi il en est ainsi, et quelle est cette puissance nouvelle, nous devons nous pencher sur les fondements théoriques de l’œuvre.

Les principes qui viennent d’être énumérés découlent de certaines des idées les plus anciennes et les plus récentes sur la nature de la réalité et sont enracinées dans une vision du monde qui est essentielle à la compréhension du travail de désespoir.

La toile vivante des systèmes naturels
Qu’est-ce qui nous permet de ressentir la douleur pour notre monde ? Et qu’est-ce que nous découvrons en avançant à travers cette douleur ? Pour ces deux questions, il y a une réponse : l’interdépendance de la vie et tous les autres êtres. C’est la toile vivante à partir de laquelle nos existences individuelles et distinctes ont émergé et dans laquelle nous sommes mêlés. Nos vies vont au-delà de nos peaux, en interdépendance radicale avec le reste du monde.

La science contemporaine, dans ce qui pourrait être sa plus grande réalisation, a franchi une nouvelle découverte de cette interdépendance de tous les phénomènes vivants. Jusqu’à notre siècle, la science occidentale avait procédé sur l’hypothèse que le monde pouvait être compris et contrôlé en le disséquant. En réduisant le monde en petits morceaux toujours plus petits, la science occidentale a séparé l’esprit de la matière, les organes des organismes, les plantes des écosystèmes, et a ensuite analysé chaque partie distincte. Cette approche mécaniste a laissé quelques questions en suspens, ainsi celle des interactions de ces parties distinctes pour préserver la vie et évoluer.

C’est avec ces questions à l’esprit que les scientifiques de notre siècle, à commencer par les biologistes, ont modifié leur point de vue. Ils ont commencé à regarder les ensembles au lieu des parties, les processus au lieu des substances. Ce qu’ils ont découvert est que ces ensembles – qu’il s’agisse de cellules, d’organismes, d’écosystèmes ou de la planète elle-même – ne sont pas seulement un tas de pièces isolées, mais des systèmes dynamiques, intimement organisés et équilibrés, en interrelation et interdépendants dans chaque mouvement, chaque fonction et chaque échange d’énergie. Ils ont constaté que chaque élément fait partie d’un ensemble plus vaste, un ensemble qui relie et évolue avec des principes discernables. Le discernement de ces principes est ce qu’on appelle la « théorie générale des systèmes ».
Ludwig von Bertalanffy, le père de la théorie générale des systèmes, l’a appelée une « manière de voir ». Et bien qu’elle ait donné naissance à de nombreuses théories dérivées à propos de domaines et de phénomènes particuliers, l’approche systémique continue d’être cela, une « manière de voir » reconnue par beaucoup de penseurs comme la révolution cognitive la plus grande et la plus profonde de notre temps. L’anthropologue Gregory Bateson l’a dénommée « la plus grande bouchée prise à l’Arbre de la Connaissance en deux mille ans ». Car, comme le point de vue systémique s’est propagé dans tous les domaines de la science, de la physique à la psychologie, il a fait pivoter le prisme à travers lequel nous voyons la réalité. Au lieu de contempler des entités séparées aléatoirement, nous prenons conscience de l’interconnexion des flux – énergie, matière, information et nous voyons les formes de vie comme des modèles dans ces flux.

Soutenus par ces flux, ce sont des systèmes ouverts qui évoluent de manière complexe et réactive à leur environnement. Ils interagissent, ils tissent des faisceaux de relations qui façonnent l’environnement lui-même. Chaque système, qu’il s’agisse d’une cellule, d’un arbre ou d’un esprit, agit comme un transformateur, en modifiant la substance même qui le traverse. Les flux de matière et d’énergie créent les corps physiques ; les flux d’information constituent les esprits. Ces deux types de flux génèrent des interdépendances qui tissent chaque être dans une écologie plus large, la toile de la vie.

La vieille vision mécaniste de la réalité a érigé des dichotomies, séparant la substance du processus, le moi de l’autre, la pensée du sentiment. Mais étant donné les interactions imbriquées des systèmes ouverts, ces dichotomies ne tiennent plus la route. Ce qui nous apparaissait comme des entités autonomes séparées sont désormais considérées comme tellement interdépendantes que leurs frontières ne peuvent être esquissées que de manière arbitraire. Ce qui semblait être « autre » peut être aussi interprété comme une extension du même organisme, comme un camarade-cellule dans un corps plus grand. Ce que nous avions appris à rejeter comme étant « seulement » des sentiments sont des réponses à des stimuli de notre environnement qui ne sont pas moins valables que les constructions rationnelles. Les sentiments et les concepts conditionnent cet « autre » ; les deux sont des moyens de connaître notre monde.

En tant que systèmes ouverts, nous tissons notre monde, bien que chaque conscience individuelle illumine une petite partie de celui-ci, une petite portion du cercle vaste des sentiments et du savoir. Quand notre conscience grandit, c’est également celle de ce tout qui grandit. Il semblerait que nous participions à une prise de conscience plus grande. La toile de la vie nous berce comme elle nous appelle à tisser davantage.

(to be continued … as quick as I can ^^ ! j’ai découvert 5 pages de plus dans cet article ^^ … dur dur, mais je m’accroche …)

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