La Saint Chronique

le désespoir environnemental * 2

le désespoir environnemental : 2e partie

Source : Joanna Macy, WORKING THROUGH ENVIRONMENTAL DESPAIR
in : Ecopsychology, Roszak, Gomes, & Kanner, eds., (Sierra Club 1995)

traduction ©Mains Tenant


(suite de le désespoir environnemental * 1)

Beaucoup de gens, conditionnés à ne prendre au sérieux que les sentiments qui se rapportent à notre bien-être immédiat, trouvent étrange de penser que nous pouvons souffrir au nom de la plus grande société et au nom de notre planète et que cette souffrance est réelle, valide et saine.

Les craintes qui nous retiennent « captifs »
• La peur de la douleur
• La peur de paraître morbide
• La peur de paraître stupide
• La peur de culpabilité
• La peur de causer de la détresse
• La peur de provoquer des catastrophes
• La peur de paraître antipatriotique
• La peur du doute religieux
• La peur de paraître trop émotionnelle
• La peur de se sentir impuissant

Depuis plusieurs années, dans les ateliers que j’ai dirigés à la recherche de l’autonomisation face au désespoir (empowerment ouf of despair), j’ai trouvé utile de commencer par énumérer les peurs qui nous retiennent captifs et inhibent l’action. Voici quelques-uns d’entre eux :

La peur de la douleur
Notre culture nous conditionne à considérer la douleur comme dysfonctionnelle. Il existe des pilules pour maux de tête, mal de dos, les névralgies diverses, et le syndrome mais pas de pilules, ni de gélules ou des comprimés contre cette douleur pour le monde. Pas même une boisson bien raide pour nous aider. Comme Kevin McVeigh le dit dans ses ateliers de désespoir et autonomisation : « Ce n’est pas la survivance qui est le problème, ce sont les sentiments suscités par la destruction possible qui se profile qui sont les plus effrayants. Et comme ils sont considérés comme trop désagréable à endurer, ils sont totalement ‘mis hors tension’ (turned off). C’est l’état d’engourdissement psychique. » De nous autoriser à ressentir de la crainte pour le monde n’est pas seulement douloureux, mais effrayant ; cela semble menacer notre capacité à faire face. Nous craignons qu’en nous laissant complètement aller à l’expérience de cette peur, nous pourrions nous écrouler, perdre le contrôle, ou y être embourbés de manière durable.

La peur de paraître morbide
Une confiance optimiste en l’avenir a été une caractéristique du caractère américain et une source de fierté nationale. À en juger par les publicités et les campagnes politiques au niveau national, la personne qui a réussi déborde d’optimisme. Dans un tel contexte culturel, les sentiments d’angoisse et de désespoir pour notre monde peuvent sembler être un échec au maintien de la persévérance (stamina) ou même de la compétence.

La peur de paraître stupide
Notre culture valorise la compétence. Elle nous conditionne à espérer des solutions instantanées. « Ne me présenter aucun problème, à moins que vous ayez la solution », avait l’habitude de dire Lyndon Johnson pendant la guerre du Vietnam. De même aujourd’hui, beaucoup pensent que nous ne devrions pas nous plaindre d’une situation, à moins que nous n’ayons déjà mis au point une «solution» spécifique. Il est difficile d’exprimer de la crainte à propos des émissions radioactives provenant d’un réacteur nucléaire à proximité, par exemple, sans se retrouver empêtré dans un débat sur les besoins en électricité de notre société et mis au défi de produire une stratégie énergétique alternative. Si nous ne pouvons pas ensuite afficher un impressionnant éventail de faits et de chiffres sur les effets biologiques des rayonnements de bas niveau et sur la faisabilité économique immédiate de voies d’énergie non polluantes, nous pouvons nous sentir stupide et frustré, comme si nos préoccupations étaient sans fondement.
Les gens se retiennent d’exprimer leurs inquiétudes, car ils estiment que, pour ce faire, ils doivent parcourir les banques de données et être des débatteurs habiles. Agir au nom de notre monde commun est malheureusement devenu confus avec la victoire d’un argument.

La peur de la culpabilité
Reconnaître la détresse de notre monde nous éveille également à un sentiment de culpabilité. Peu d’entre nous se sentent exemptés de la suspicion qu’en tant qu’être social – par opportunisme, par notre mode de vie, par nos rêves de puissance – d’être complices d’une catastrophe. Comment pouvons-nous être informés sur la propagation de la faim, les sans-abri ou la pollution sans nous sentir impliqué d’une manière ou d’une autre ? Chaque matin, le New York Times bien gras et bien instructif est produit en décimant des hectares de forêt, à l’instar des piles de papier que je consacre à mon enseignement, à l’écriture et à la recherche. Je suspecte que tant la chemise que je porte que le traitement de texte que j’utilise ont été assemblés dans des usines d’outre-mer par de jeunes femmes asiatiques sous-payées, arrachées à leurs familles du village pour travailler de longues heures sans consignes de sécurité ou de protection environnementale.

Même le voyage le plus « nécessaire » de la voiture que je fais répand du dioxyde de carbone et des métaux lourds dans l’atmosphère déjà saturé. Il est difficile de fonctionner dans notre société sans renforcer les conditions mêmes que nous décrions et le sentiment de culpabilité qui en découle rend ces conditions – et notre indignation à leur propos – difficiles à affronter.

La peur de causer de la détresse
La douleur pour le monde est réprimée non seulement en raison de la gêne et de la culpabilité, mais par compassion également. Nous sommes souvent réticents à exprimer les profondeurs de nos préoccupations parce que nous ne voulons pas charger ou alarmer nos proches. Nous essayons de les protéger de la détresse que nous ressentons, et même de la connaissance que nous ressentons. Nous ne voulons pas qu’ils s’inquiètent, que ce soit pour eux-mêmes ou pour nous. Et donc, en partie par crainte pour eux, nous gardons le prétexte de « la vie comme d’habitude ». Pour les parents, le fardeau psychologique de vivre dans un monde menacé est particulièrement poignant. Compte tenu des scénarios scientifiques environnementaux actuels, il n’est pas surprenant que, lorsque nous nous autorisons à imaginer ce que l’avenir pourrait réserver à nos enfants, les images qui nous viennent sont celles de friches, de désolation, de maladie. Nous enterrons généralement ces images, nous les scellons derrière des murs de silence, de sorte que nos enfants puissent garder leur insouciance dans le moment présent. Ce fardeau est d’autant plus lourd pour ceux d’entre nous qui croient encore que les parents devraient être omniscients, tout-protecteurs, et efficaces (in control).

Le même genre d’autocensure se produit chez les enfants qui distinguent souvent assez nettement ce qui se passe dans notre monde. Conscients de ce que leurs parents trouvent trop pénible à affronter, ils apprennent à ne pas exprimer leur crainte. Ils jouent avec le fantasme que notre mode de vie actuel peut se poursuivre indéfiniment.

La peur de provoquer des catastrophes
Il y a aussi la superstition que les pensées négatives sont auto-réalisatrices. Ceci peut être mis en relation avec la notion, populaire dans les cercles du New Age, que nous créons notre propre réalité. Certaines personnes m’ont affirmé que « parler de catastrophe allait en rendre la survenance plus probable ». En fait, c’est le le contraire qui est plus proche de la vérité. La théorie psychanalytique et l’expérience personnelle nous montrent que c’est précisément ce que nous réprimons qui échappe à notre contrôle conscient et tend à se manifester (erupt) en comportement. Comme Carl Jung observe, « Quand une situation intérieure n’est pas conscientisée (made conscious), il arrive à l’extérieur comme destin. » Mais ironiquement, dans la situation actuelle, la personne qui donne l’avertissement d’un probable holocauste écologique est souvent culpabilitsé de contribuer lui-même à ce inéluctabilité.

La peur de paraître antipatriotique
Notre amour de la patrie est profond chez beaucoup d’entre nous, plus profond que les critiques et les déceptions à propos de la politique nationale. Il est tissé de fierté pour notre histoire et nos héros, de gratitude pour ce qu’ils ont obtenu pour nous. En particulier en Amérique, cet amour du pays est construit comme s’il l’était sur des attentes irréalistes, et semble exiger de nous un sens profond et presque religieux d’espoir, une croyance dans notre destinée manifeste comme un accomplissement des rêves humains. Entretenir des sentiments de désespoir concernant l’état actuel de notre pays et ses perspectives d’avenir peut paraître non-américain. Si je laisse ces sentiments venir à la surface, est-ce que je manque d’allégeance ? Si je les exprime, suis-je un oiseau de mauvaise augure ? Suis-je en train d’affaiblir notre volonté nationale ? En temps de crise, certains voudraient que nous nous taisions sur nos peurs et nos doutes, par crainte que ceux-ci érodent la croyance dans le rêve américain.

La peur du doute religieux
Lorsque les images d’une Terre mourante parviennent à percer nos défenses, beaucoup de gens religieux insistent sur le fait que « Dieu ne permettra pas que cela arrive. » De simplement entretenir ces images semble infirmer notre croyance en une divinité aimante et toute-puissante, et en la bonté de la création elle-même. Est-ce que le fait de ressentir du désespoir à propos de la probabilité croissante de catastrophes est un signe que notre foi est insuffisante ?

Tout au long de l’histoire, la souffrance humaine a toujours testé notre croyance en un ordre divin. C’est la question de la théodicée (theodicy) : la quadrature du cercle entre l’existence du mal et l’existence d’un Dieu bienveillant et puissant. Cette question nous a ramené encore et encore à une vérité de base dans chaque patrimoine religieux important : le pouvoir sacré et profond de chacun d’entre nous à s’ouvrir aux besoins et aux souffrances de l’humanité. Ce pouvoir – une source d’amour, de compassion et de don de soi (service) est proclamé dans les psaumes et les prophéties du judaïsme, dans la croix du Christ, dans la voie du bodhisattva bouddhiste, et dans la fraternité au cœur de l’islam. Pourtant, nous avons tendance à oublier que ces traditions nous somment de prendre le labeur de notre monde en nous-mêmes. Assuming, peut-être, que notre Dieu est trop fragile ou trop limité pour contenir toute cette douleur, ne sachant pas si Dieu viendra à notre rencontre au milieu de ces ténèbres, nous hésitons à nous lancer dans l’expérience, de peur que notre foi soit brisée ou jugée insuffisante.

La peur de paraître trop émotionnel
Nous sommes nombreux à nous abstenir d’exprimer notre profonde inquiétude pour le monde afin d’éviter de donner l’impression que nous sommes les otages de nos sentiments. Pendant des siècles, le mâle blanc de culture occidentale dominant a érigé une dichotomie entre la raison et l’émotion. Supposant que la réalité peut être appréhendée de façon « objective », il a accordé une plus grande valeur aux opérations analytiques de l’intellect qu’aux domaine « subjectif » des sentiments, sentations et intuitions. Beaucoup d’entre nous, scolarisés et conditionnés dans la séparation de la raison et du sentiment, atténuons nos réactions les plus profondes à la condition de notre monde. Du chagrin pour les espèces en voie d’extinction ? De l’horreur pour les millions d’affamés ? Peur de la contamination nucléaire en propagation ? Ce sont des sentiments « seulement », souvent disqualifiés en nous et dans d’autres sentiments comme l’auto-indulgence.

Compte tenu des différentes façons dont les genres sont socialisés dans notre culture, les hommes souffrent plus que les femmes de la crainte de paraître émotionnel. Qu’un homme affiche ses sentiments peut être considéré comme de l’instabilité, surtout en milieu professionnel. Pourtant, les femmes aussi éprouvent cette peur. Les hommes retiennent souvent l’expression de leur inquiétude et de leur angoisse de peur de se voir traités avec condescendance, de ‘femelette’.

La peur de se sentir impuissant
Une réponse fréquente que les gens font quand on leur parle de pluies acides, de faim dans le monde ou d’autres situations inquiétantes, est : « je ne réfléchis pas à ça, parce que je ne peux rien y faire. » Ce raisonnement ne tient pas : il confond ce qui peut être pensé et ce qui peut être fait. Lorsque les forces en présence sont considérées comme si vastes qu’elles ne peuvent pas être consciemment envisagées ou sérieusement discutées, nous sommes doublement en position de victime ; nous sommes tout autant gênés dans la pensée que dans l’action.

(mise à jour 7 janvier 2014)

Résister à une information douloureuse sous prétexte que nous ‘ne pouvons rien faire’ tient moins à une réelle impuissance – entendue comme notre incapacité à effectuer un changement – qu’à la crainte de faire l’expérience de l’impuissance. Le modèle de l’ego qui prédomine dans la culture occidentale est « je suis le maître de mon destin et le capitaine de mon âme ». Il nous rend réticents à nous engager dans des questions qui nous rappellent que nous n’avons pas l’ultime contrôle sur nos vies. Nous sentons bien que nous devrions prendre en charge notre existence et nos émotions, et avoir toutes les réponses. C’est pourquoi nous avons tendance à réduire la sphère de notre attention aux domaines dans lesquels nous avons le sentiment de pouvoir être responsables.
Les formes de répression que je présente ici nous pompent énormément de nos énergies. C’est une perte nette dans le bilan de nos sentiments, comme si un nerf avait été sectionné. Comme le dit Barry Childers, « nous nous immunisons contre les exigences de la situation en réduisant notre conscience ». Cette anesthésie affecte également d’autres aspects de notre vie – amours et pertes sont moins intenses, le ciel est moins vif – parce qu’en ne nous autorisant pas à ressentir la douleur, nous finissons par ne plus ressentir grand chose. « L’esprit paie l’amortissement de l’état de notre monde », observe Robert Murphy, « en abandonnant sa capacité à la joie et à l’adaptabilité. »
Cet état d’absence ou, au mieux, cette réponse humaine émoussée à notre monde, est appelé « engourdissement psychique », un terme inventé par Robert Lifton dans son étude remarquée des survivants d’Hiroshima. Alors que ce terme était à l’origine utilisé pour décrire les effets psychologiques d’avoir été témoin d’un anéantissement massif, Lifton finit par conclure ultérieurement que le phénomène s’applique maintenant à nous tous, qui sommes confrontés à des forces gigantesques qui dévastent notre monde.

> la suite ici : le désespoir environnemental * 3

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