La Saint Chronique

le désespoir environnemental * 1

 

Je vous propose ci-après en plusieurs parties une traduction (personnelle) de l’article dont j’ai parlé dans le billet précédent Working through Environmental Despair.

Source : Joanna Macy, WORKING THROUGH ENVIRONMENTAL DESPAIR
in : Ecopsychology, Roszak, Gomes, & Kanner, eds., (Sierra Club 1995)

traduction ©Mains Tenant


le désespoir environnemental : 1ère partie

TRAVAILLER à travers le désespoir environnemental
[Joanna Macy]

Jusqu’à la fin du XXe siècle, chaque génération à travers l’histoire a vécu avec la certitude tacite qu’il y aurait des générations à venir. Chacun supposait, sans le remettre en cause, que ses enfants et petits-enfants sauraient marcher sur la même terre, sous le même ciel. Les difficultés, les échecs, et même la mort, ont été englobés dans cette vaste assurance de continuité. Cette certitude est maintenant perdue pour nous, quelles que soient nos politiques. Cette perte, non mesurée et incommensurable, est la réalité psychologique essentielle de notre temps.
Les réponses qui découlent de cette réalité sont aggravées par de nombreux sentiments. Il y a le sentiment de terreur à l’idée de la souffrance qui attend nos proches et les autres. Il y a de la rage à vivre nos vies sous la menace d’une fin tellement évitable et sans aucun sens de l’entreprise humaine. Il y a celui de la culpabilité ; car en tant que membres de la société, nous nous sentons impliqués dans cette catastrophe et hantés par l’idée que nous devrions être en mesure de l’éviter. Et surtout, il y a la douleur. Face à une si vaste et ultime perte, la tristesse est au-delà de l’indicible.

Cependant, même ces termes – la colère, la peur, la tristesse – sont inadéquats pour transmettre les sentiments que nous éprouvons dans ce contexte. Ils évoquent les émotions longtemps familières à notre espèce face à l’inéluctabilité de la mort. Mais les sentiments qui nous assaillent aujourd’hui ne peuvent pas être assimilés à la crainte de notre propre disparition individuelle. Leur source se trouve autant dans les préoccupations pour le soi personnel que dans les appréhensions de la souffrance collective – ce qui se passe pour les autres, pour la vie humaine et d’autres espèces, à l’héritage que nous partageons, aux générations à naître et à venir, jusqu’à notre belle planète bleue, un rouage dans l’espace.

Ce dont il est question ici est semblable au sens premier de la compassion : « souffrir avec ». C’est la détresse que nous ressentons dans le cadre de l’ ensemble plus vaste dont nous faisons partie. C’est notre douleur pour le monde.
Personne n’est exempt de cette douleur, pas plus que l’on ne peut exister seul et auto-suffisant dans un espace vide. Il est indissociable des courants de matière, d’énergie et d’information qui circulent à travers nous et nous soutiennent comme des systèmes ouverts interconnectés. Nous ne sommes pas séparés du reste du monde, nous faisons plutôt partie intégrante de celui-ci, comme les cellules dans un ensemble plus grand. Quand une partie de ce corps est traumatisé – par les souffrances vécues par d’autres êtres, par le pillage de notre planète, et même dans la violation des générations futures – nous ressentons également ce traumatisme. Lorsque le système de dimension et de niveau supérieur tombe malade, comme c’est le cas au temps présent de l’exploitation et de la technologie nucléaire, la perturbation que nous ressentons à un niveau semi-conscient est aiguë. Comme les décharges de douleur dans tout organisme malade, ils servent un but positif ; ces lancées de douleur sont des signaux d’avertissement.
Pourtant, nous avons tendance à réprimer cette douleur. Nous la bloquons parce qu’elle nous fait mal, parce qu’elle est effrayante, et surtout parce que nous ne la comprenons pas et la considérons comme un dysfonctionnement, une aberration, un signe de faiblesse personnelle. En tant que société, nous sommes pris entre le sentiment d’apocalypse imminente et la peur de l’avouer. Dans ce lieu de « captation », nos réponses sont bloquées et confuses.
Le résultat en est trois stratégies psychologiques répandues :

• l’incrédulité,
• le déni , et
• une double vie.

Incrédulité

Bien que j’aie consacré une grande partie de ma vie au mouvement pour l’environnement, je trouve qu’il est souvent difficile de saisir la réalité des dangers auxquels nous sommes confrontés. Les toxines dans l’air, la nourriture et l’eau sont difficiles à goûter ou sentir. L’ampleur en superficie des coupes à blanc et les décharges sont la plupart du temps soustraites de la vue du public. L’appauvrissement de la grande Ogallala Aquifer et la destruction de la couche d’ozone protectrice sont des sujets de préoccupation, mais leur niveau d’abstraction en est exaspérant. Les choses qui disparaissent – les grenouilles ou la terre végétale ou le rossignol – ne sont pas plus susceptibles d’attirer mon attention que ce qui me reste à percevoir. Et les changements les plus perceptibles, tels la couche de smog au-dessus de ma ville ou les particules de pétrole sur la plage, augmentent de manière tellement progressive qu’ils en arrivent à faire partie de la vie normale. Bien qu’omniprésents, ces changements sont subtils, rendant d’autant plus difficiles à croire la gravité et l’urgence de la crise dans laquelle nous nous trouvons.

Déni / dénégation

De telles difficultés de perception ont tendance à faire de la crise écologique une question de conjecture et de débat ; et ceci rend à son tour facile la propension à glisser dans le déni. On peut alors se réfugier dans le rejet, écarter l’idée que les choses vont aussi mal que les rapports et la rhétorique du mouvement pour l’environnement le suggèrent. Nous pouvons choisir de considérer les écologistes les plus radicaux comme représentant des « intérêts particuliers », de ridiculiser leurs prophéties de malheur et d’attaquer leurs motivations. Le déni est facilité, en outre, par la multiplicité même des facteurs en jeu dans la crise planétaire. Les conditions se détériorent dans de nombreuses dimensions simultanément : la pénurie d’eau, le rejet de substances toxiques, la perte des zones humides, la déforestation, l’effet de serre, et ainsi de suite. Bien que chaque thématique soit déjà le reflet d’une situation critique, c’est leur interaction qui menace le plus notre biosphère, car elles s’aggravent mutuellement de manière systémique. Cependant, ce sont précisément ces interactions systémiques qui sont difficiles à voir, notamment pour une culture non instruite à la perception des relations.

Double vie

Ainsi nous avons tendance à vivre notre vie comme si rien n’avait changé, tout en sachant que tout a changé. C’est ce que Robert Lifton a appelé mener une « double vie ». À un certain niveau, nous maintenons une capacité plus ou moins optimiste de continuer comme d’habitude, se lever le matin et se rappeler quelle chaussure va à quel pied, accompagner les enfants à l’école, aller à nos rendez-vous, encourager nos amis. Pendant tout ce temps, il y a en arrière-plan une prise de conscience sans forme particulière que notre monde pourrait être gravement endommagé à tout moment. Impressionnante et sans précédent dans l’histoire de l’humanité, la conscience se cache là, accompagnée d’une angoisse au-delà du nommable. A moins que nous ne réussissions à reconnaître et à intégrer cette conscience angoissée, nous la réprimons ; et cette répression emporte avec elle l’énergie dont nous avons besoin pour agir et penser clairement.

Beaucoup d’entre nous ont déjà fait l’expérience de réagir dans un cas d’urgence. Nous nous sommes peut-être précipités pour éteindre un incendie, ou avons tiré en arrière un ami au passage d’un poids lourd, ou couru pour sauver un enfant tombé dans l’eau profonde. Chacun de nous a la capacité de tout laisser tomber et d’agir. Ce pouvoir d’agir est le nôtre dans la situation actuelle de péril, d’autant plus depuis que nous ne sommes pas seuls. Aucune autorité extérieure ne nous réduit au silence, aucune force extérieure ne nous empêche de répondre avec toute notre force et notre courage au danger actuel qui menace la vie sur Terre. C’est quelque chose à l’intérieur de nous qui étouffe nos réponses.
Qu’est-ce qui nous amène à réprimer notre conscience du danger, à regarder beaucoup d’entre nous dans l’incrédulité, de déni, et une double vie ? Je crois qu’un élément de réponse à cette question tient pour une part essentielle dans l’action politique environnementale. Découvrir les racines profondes de la répression fait partie de ce que la psychologie peut offrir aux écologistes dans la poursuite de leur travail.

Cela se produira à la condition que les psychologues prennent conscience de l’importance de la crise environnementale dans la vie de leurs clients. Mais du fait du biais individualiste de la psychothérapie traditionnelle, nous avons été conditionnés à penser que nous sommes essentiellement des ‘moi’ distincts (separate selves), poussés par des pulsions agressives, en compétition pour une place au soleil. À la lumière de ces hypothèses, les psychothérapeutes ont tendance à voir nos réactions affectives à la situation du monde comme dysfonctionnelles et à en faire peu de cas. Par conséquent, nous avons du mal à créditer l’idée que les préoccupations pour le bien-être général pourraient être assez authentiques et assez aiguës pour causer de la détresse. En supposant que toutes nos conduites (all our drives) sont générées par l’ego, les thérapeutes ont tendance à considérer les sentiments de désespoir pour notre planète comme des manifestations d’une névrose personnelle. Une fois, quand j’ai parlé à un psychothérapeute de mon indignation concernant la destruction des vieilles forêts, elle m’a informée que les bulldozers représentaient ma libido et que ma détresse jaillissait de ma peur face à ma propre sexualité. Un professeur m’a écrit, disant: « Même dans mon groupe de thérapie, j’ai arrêté de parler de mes peurs de contamination par les déchets toxiques près de notre ville. Les autres n’arrêtaient pas de dire : « Qu’est-ce que vous perdez votre temps à vous créer de tels soucis ? ».

Beaucoup de gens, conditionnés à ne prendre au sérieux que les sentiments qui se rapportent à notre bien-être immédiat, trouvent étrange de penser que nous pouvons souffrir au nom de la plus grande société et au nom de notre planète et que cette souffrance est réelle, valide et saine.

Les craintes qui nous retiennent « captifs »
• La peur de la douleur
• La peur de paraître morbide
• La peur de paraître stupide
• La peur de culpabilité
• La peur de causer de la détresse
• La peur de provoquer des catastrophes
• La peur de paraître antipatriotique
• La peur du doute religieux
• La peur de paraître trop émotionnelle
• La peur de se sentir impuissant

> la suite ici : le désespoir environnemental * 2

Next Post

Previous Post

Postez votre réflexion, on échangera !

© 2017 La Saint Chronique - Un site de La Voie du Présent
Rejoignez-moi sur ma Page Facebook

Free theme by Anders Norén

Revisited by Tita Créations

%d blogueurs aiment cette page :